Le bonheur a parfois de la gueule

J’aime les mots. Les beaux, les rares, les précieux. Ceux de la littérature qui nous obligent parfois à ralentir, à revenir en arrière, à relire une phrase simplement parce qu’elle est belle. Et puis j’aime les autres. Ceux qui claquent. Ceux qui vous arrivent dans la figure sans prévenir. Les mots de bistrot, l’argot, les insolences, les phrases assassines, les énormités dites avec suffisamment d’élégance pour devenir de l’esprit. Et là, évidemment, il y a Michel Audiard.
Audiard, une perle en soi

Je ne m’en lasse pas. Il y a des livres que l’on lit, que l’on referme et que l’on range soigneusement dans sa bibliothèque. Et puis il y a ceux que l’on laisse traîner.
Sur une table. Près d’un fauteuil. Aux toilettes éventuellement — soyons honnêtes, les toilettes sont une annexe parfaitement respectable de toute bonne bibliothèque.
Perles de Michel Audiard, concocté par Frédéric Pouhier et Susie Jouffa, appartient pour moi à cette deuxième catégorie. Trois cents perles. On ouvre au hasard. On en lit une. Puis une deuxième. On rit. On appelle quelqu’un : « Écoute-moi ça ! » On en photographie une pour l’envoyer à un ami. On en glisse une autre dans un courrier. Et le livre ne se termine jamais vraiment.
Mais comment faisait-il ?
C’est peut-être cela qui me fascine le plus chez Audiard. La phrase paraît spontanée. Elle donne l’impression d’avoir été attrapée au vol entre deux verres sur un zinc parisien. Mais pour qu’une phrase devienne inoubliable, il faut autre chose. Audiard avait la rue dans l’oreille et la littérature dans la tête. Il avait lu. Beaucoup. Balzac, Zola et les autres. Il avait écouté aussi. Les bistrots, Paris, les gens, leurs expressions, leur mauvaise foi, leur génie involontaire. Et de cette collision entre culture et langage populaire est née une langue immédiatement reconnaissable.
On ne parle pas français. On parle Audiard.
Pour quelqu’un qui écrit, c’est une sacrée leçon. Pas une leçon de vocabulaire. Encore moins une invitation à l’imiter. Une leçon de voix. Trouver une manière de poser les mots telle que quelques lignes suffisent pour que l’on sache qui les a écrites. Tous les écrivains rêvent de cela.
Les mots ont besoin d’acteurs

Et Audiard a rencontré des gueules. Jean Gabin. Bernard Blier. Lino Ventura. Jean Carmet. Michel Serrault. Jean-Paul Belmondo… Il fallait ces voix, ces silences, ces regards pour lancer certaines phrases comme on lance un pavé.
Le Cave se rebiffe, Un singe en hiver, Les Tontons flingueurs, Les Barbouzes, Garde à vue…
Des décennies plus tard, on continue à citer les dialogues. Parfois même sans plus savoir exactement de quel film ils viennent. C’est peut-être la consécration ultime d’un dialoguiste : ses phrases ont quitté les films pour entrer dans la langue.
Mon petit vice personnel
Je dois faire un aveu. Quand j’écris mes thrillers, il m’arrive d’avoir envie d’Audiard. Pas de copier Audiard — surtout pas. Ce serait le meilleur moyen de fabriquer du mauvais Audiard. Mais d’aller chercher cette petite mécanique que j’adore : au milieu d’une situation tendue, laisser soudain surgir une phrase qui décale tout. Parce qu’un polar n’est pas obligé de faire la gueule pendant trois cents pages. La noirceur supporte très bien l’humour. Elle en a même parfois besoin. Une phrase peut relâcher la tension pendant une seconde… avant que le couperet ne retombe. Et je reconnais volontiers que certaines de mes scènes de commissariat doivent quelque chose à ce plaisir-là.
Un livre parfaitement inutile

Et c’est un compliment.
Perles de Michel Audiard ne va pas vous apprendre à devenir une meilleure personne.
Il ne va pas vous expliquer comment trouver votre mission de vie, augmenter vos performances, développer votre potentiel ou vous lever demain matin en ayant enfin compris l’Univers.
Il va vous faire rire.
Il va peut-être aussi vous donner envie de revoir quelques films, de retrouver une voix, une époque, une certaine manière française de manier l’irrévérence. Et puis, si comme moi vous aimez les mots, vous allez picorer. Une perle aujourd’hui. Deux demain. Une troisième à envoyer immédiatement à quelqu’un qui la mérite.
Parce que les bons mots ont cette particularité : ils deviennent encore meilleurs lorsqu’on les partage.
Et dans un monde qui prend parfois un peu trop de choses au sérieux, trois cents occasions de sourire pour 15,90 €… Je trouve le placement plutôt convenable.
Perles de Michel Audiard – Frédéric Pouhier et Susie Jouffa – Leduc Éditions — 15,90 €
