Se faire accompagner

Pourquoi décider, un jour, de se faire accompagner ?

La première réponse qui vient à l’esprit est souvent la souffrance. Une rupture, une angoisse, un deuil, un épuisement, une difficulté que nous ne parvenons plus à surmonter seuls. Mais il n’est pas nécessaire d’aller mal pour ressentir le besoin de travailler sur soi.

Une vie peut fonctionner. Nous pouvons aimer, travailler, avoir des projets, prendre des décisions avec beaucoup de sincérité et sentir pourtant qu’une partie de nous n’avance pas exactement dans la direction souhaitée. Nous savons ce que nous voulons. Du moins, nous le croyons.

Et pourtant nous hésitons, reculons, recommençons les mêmes histoires. Nous prenons une décision et faisons parfois exactement le contraire. Nous rencontrons encore et encore les mêmes obstacles sous des visages différents. Alors une question apparaît :

Qu’est-ce qui, en moi, résiste à ce que je désire pourtant profondément ?

C’est parfois là que naît le besoin d’un autre regard. Non pour nous dire qui nous sommes ou quelle direction prendre. Mais pour nous aider à voir ce que, seuls, nous ne parvenons plus à voir. Se faire accompagner ne signifie donc pas nécessairement être malade. Cela peut simplement commencer par un désir : vivre davantage en accord avec soi-même.

Le mot est très utilisé aujourd’hui : être « aligné ». Mais que signifie-t-il réellement ?

Certainement pas atteindre une sorte de perfection intérieure où nos pensées, nos émotions et nos comportements avanceraient docilement dans la même direction. Nous sommes faits de contradictions. Nous portons une histoire, une éducation, des fidélités parfois invisibles, des peurs, des blessures, des croyances, des mécanismes de protection dont nous ne connaissons pas toujours l’origine. Notre volonté consciente n’est pas seule aux commandes.

Nous pouvons désirer profondément une chose et, dans le même temps, porter en nous quelque chose qui la redoute. Vouloir aimer et avoir peur de l’intimité. Vouloir changer et nous accrocher à ce que nous connaissons. Vouloir réussir et nous arrêter étrangement à quelques mètres du but.

Nous parlons alors volontiers d’« autosabotage ». Je me méfie un peu de ce mot. Car ce qui nous empêche aujourd’hui d’avancer a peut-être, autrefois, contribué à nous protéger. Un mécanisme devenu encombrant n’a pas nécessairement toujours été notre ennemi.

Tous les obstacles intérieurs ne sont pas des murs à abattre. Certains ont d’abord besoin d’être compris.

L’accompagnement peut alors devenir un espace où l’on apprend à reconnaître ce qui nous gouverne à notre insu, à délier ce qui peut l’être, à accepter aussi ce qui demande du temps. Etre aligné ne signifie peut-être pas supprimer toutes nos contradictions. Mais réduire peu à peu la distance entre nos valeurs, nos désirs, nos choix et notre manière de vivre. Non pour devenir quelqu’un d’autre.

Pour devenir plus libre d’être soi.

Nous pouvons beaucoup réfléchir sur nous-mêmes. Lire, méditer, analyser notre histoire, identifier nos blessures et parfois même connaître parfaitement certains de nos mécanismes. Et pourtant continuer à les reproduire.

Car comprendre intellectuellement un mécanisme ne suffit pas toujours à s’en libérer.

Nous avons tous des angles morts. Non par manque d’intelligence ou de lucidité, mais simplement parce qu’il est difficile de regarder de l’extérieur ce dont nous faisons intimement partie. C’est là que l’autre peut devenir précieux. Non parce qu’il saurait mieux que nous qui nous sommes, mais parce qu’il occupe une autre place. Il peut entendre une contradiction qui nous échappe, remarquer une répétition, questionner une évidence que nous ne pensions même plus à interroger.

Nous arrivons souvent avec une demande précise : une difficulté relationnelle, une décision impossible à prendre, un manque de confiance, une souffrance, un comportement que nous voudrions modifier. Mais cette demande n’est parfois que la porte d’entrée. En chemin, autre chose peut apparaître. Parfois même une contradiction entre ce que nous disons vouloir et la manière dont nous vivons. Entre ce que nous poursuivons et ce qui, profondément, semble nous appeler ailleurs.

Encore faut-il résister à la tentation de décider à la place de l’autre lequel de ces désirs serait le plus « vrai ».

L’accompagnant n’a pas à nous révéler une prétendue vérité sur nous-mêmes. Sa place est plus subtile : créer les conditions pour que ce qui demande à être vu puisse apparaître, être entendu, questionné. Et c’est ici que l’accompagnement devient une affaire délicate. Car ouvrir à un autre certains territoires de soi suppose de savoir ce que nous venons chercher.

Une fois prise la décision de se faire accompagner, reste une question beaucoup plus concrète : de quoi ai-je besoin ? Nous avons naturellement tendance à nous tourner vers nos proches. Parler à un ami, un conjoint, un membre de sa famille peut faire énormément de bien. L’amitié, l’amour, la présence ne sont pas des thérapies, mais ils sont de merveilleux soutiens. À condition de ne pas leur demander ce qu’ils ne peuvent pas donner.

Car il existe une différence entre se confier et se déverser. Lorsque les mêmes souffrances, les mêmes interrogations, les mêmes récits reviennent sans cesse, notre entourage finit parfois par devenir le réceptacle de ce que nous ne parvenons pas nous-mêmes à transformer.

Or nos proches nous aiment, mais ils ne sont pas nécessairement formés pour accueillir nos peurs, nos blessures ou nos zones d’ombre. Ils peuvent se sentir impuissants, s’épuiser, vouloir nous sauver, nous conseiller à partir de leur propre histoire ou simplement ne plus savoir quoi répondre.

C’est aussi à cela que sert un professionnel. Le payer n’enlève rien à la qualité de la relation. Au contraire, cela pose un cadre. Un temps nous est consacré. Une place est définie. Le professionnel n’attend pas de nous une réciprocité affective. Il a — ou devrait avoir — été formé pour entendre ce que nous apportons sans avoir besoin que nous le protégions de nos émotions. Mais vers quel professionnel se tourner ? Atteindre un objectif, traverser une période de changement, modifier un comportement ou apaiser une souffrance psychique ne relèvent pas nécessairement du même accompagnement. Et nous ne savons pas toujours nous-mêmes identifier ce dont nous avons besoin. C’est précisément là qu’une première qualité professionnelle devient essentielle : savoir reconnaître ce que l’on peut accompagner… et ce qui ne relève pas de sa compétence.

Accompagner ne s’improvise pas

Aujourd’hui, les propositions d’accompagnement se multiplient. Coachs de vie, praticiens en développement personnel, thérapeutes aux formations très diverses : il devient parfois difficile de savoir à qui nous confions notre vulnérabilité. Or accompagner quelqu’un n’est jamais anodin.

Une personne peut venir pour reprendre confiance, changer de travail ou dépasser un blocage apparemment simple. Mais au fil des séances peuvent apparaître une blessure profonde, un traumatisme, une fragilité psychique que rien ne laissait présager au départ. C’est là que la formation et l’expérience deviennent essentielles. Un professionnel doit pouvoir reconnaître ce qui dépasse son champ de compétence et, lorsque c’est nécessaire, orienter vers un psychologue, un psychiatre ou un autre professionnel qualifié.

Il ne suffit pas de savoir écouter, de posséder quelques outils ou d’avoir soi-même traversé des épreuves pour être capable d’accompagner celles des autres.

La compétence commence peut-être aussi par savoir dire : « Là, je ne suis pas la bonne personne pour vous accompagner. »

Le développement personnel véhicule parfois une idée séduisante : nous pourrions tout transformer à condition de le vouloir suffisamment. C’est une promesse stimulante lorsqu’elle remet en mouvement. Elle devient dangereuse lorsqu’elle nie la complexité d’un être humain.

Car si « tout est possible », celui qui n’y arrive pas risque de conclure qu’il ne veut pas assez, ne travaille pas assez, résiste, échoue.

La volonté est une force. Elle n’est pas toute-puissante.

Un accompagnement devrait ouvrir des possibles, jamais ajouter de la culpabilité à la souffrance.

Les recommandations sont précieuses. Nous demandons volontiers à nos amis : « Tu connais quelqu’un de bien ? » Mais quelqu’un de bien pour l’un ne sera pas nécessairement la bonne personne pour l’autre.

Cela vaut pour un psychothérapeute comme pour un médecin, un coach ou un praticien corporel. Au-delà de la formation, de l’expérience et des compétences, il existe quelque chose de plus difficile à définir : la rencontre entre deux êtres.

Une confiance qui s’installe. Une manière d’écouter, de parler, de toucher parfois. Une sensibilité, un langage, un rythme qui nous correspondent — ou pas. Il y a dans toute relation d’accompagnement une forme d’alchimie qui ne se décrète pas. Un professionnel peut être remarquable et ne pas être juste pour nous. Nous avons le droit de le sentir, de le dire et d’aller voir ailleurs. Ce n’est ni un échec ni un jugement sur sa valeur. Restent quelques repères essentiels : puis-je poser des questions ? Dire non ? Exprimer un désaccord ? Mes limites sont-elles respectées ? L’accompagnant connaît-il les siennes ? Et peut-être cette question, au fil du temps :

Cette relation m’aide-t-elle à devenir plus autonome et plus libre, ou me rend-elle progressivement dépendant de celui qui m’accompagne ?

Un accompagnant n’est pas celui qui marche devant nous en prétendant connaître notre chemin. Il n’est pas davantage celui qui marche derrière en approuvant chacun de nos choix. Il marche, pour un temps, à nos côtés. Il écoute, questionne, éclaire. Parfois il confronte, dérange une certitude, nous invite à regarder là où nous préférerions détourner les yeux.

Mais il ne vit pas notre vie.

Peu à peu, sa présence devrait nous permettre de mieux entendre notre propre voix, de discerner ce qui nous appartient vraiment et de retrouver notre capacité à choisir.

Car le paradoxe est peut-être là :

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