Et si le problème n’était pas le travail, mais la vie que nous y abandonnons ?

Il y a quelque chose de terrible dans cette expression : « Vivement vendredi ! » Nous la prononçons en riant. Elle ponctue les semaines, les conversations entre collègues, les fins de journées difficiles. Rien de bien grave, apparemment. Nous avons tous le droit d’attendre le week-end. Mais lorsqu’on y réfléchit… attendre vendredi, c’est parfois attendre que cinq jours de notre vie passent pour commencer enfin à vivre.
Et là, je ris moins.
C’est probablement ce qui m’a intéressée d’emblée dans le livre de Bruno Sbille, Le jour où j’ai cessé d’attendre le vendredi. Parce que derrière un titre léger se cache une question beaucoup moins légère : quelle place le travail occupe-t-il dans notre vie — et surtout quelle place nous laisse-t-il pour être nous-mêmes ?
Il avait pourtant fait tout ce qu’il fallait
Olivier avait suivi le programme. Bien travailler à l’école. Faire de bonnes études. Trouver un bon métier. Réussir sa vie. La suite devait logiquement arriver. Sauf qu’elle n’arrive pas. À la place : des journées qui se ressemblent, des collègues démotivés, des clients insatisfaits et cette sensation de plus en plus difficile à ignorer : quelque chose ne va pas.
Puis Olivier rencontre Carla.
Je n’en dirai pas davantage, parce qu’un roman doit conserver ses portes fermées. Disons simplement qu’à travers elle, Olivier va commencer à regarder autrement le monde professionnel, ses codes, ses croyances, ses fonctionnements — et la place qu’il y occupe lui-même. Le propos pourrait être lourd. Il ne l’est pas. Et c’est précisément là que le choix de Bruno Sbille devient intéressant.
Combien de nous-mêmes laissons-nous au vestiaire ?

Une réflexion du livre m’a particulièrement arrêtée : celle du « masque professionnel ». Nous avons appris qu’il existe des choses que l’on peut montrer au travail et d’autres qu’il vaut mieux laisser dehors. Nous adoptons des comportements, un langage, parfois même une personnalité professionnelle. Bien sûr. Nous n’allons pas raconter nos états d’âme à chaque réunion ni déposer toute notre intimité sur le bureau de notre patron. Mais jusqu’où peut-on compartimenter ?
Je suis profondément convaincue que nous ne pouvons pas découper indéfiniment notre nature profonde en tranches : ici la personne que je suis, là celle que je donne à voir professionnellement. D’autant que le travail occupe une partie considérable de notre existence.
Alors que se passe-t-il lorsque ce que nous faisons huit heures par jour n’a plus aucun rapport avec ce qui nous anime ? Lorsque nous réussissons socialement mais nous desséchons intérieurement ? Lorsque notre travail exige tellement de nous adapter que nous finissons par ne plus très bien savoir à quoi nous nous sommes adaptés ? On peut tenir. On peut même très bien tenir.
Mais est-ce vivre ?
Dire sans donner de leçon

C’est ici que j’ai particulièrement apprécié le choix de Bruno Sbille. Il aurait pu écrire un essai sur le management, le sens au travail, le leadership ou les organisations. Son parcours lui en donne largement la matière. Il a choisi le roman. Et, en tant que romancière moi-même, ce choix me parle énormément.
La fiction possède un privilège extraordinaire : elle permet de transmettre sans enseigner.
Un auteur peut aller très loin à condition de laisser ses personnages vivre la démonstration à sa place. Il n’affirme plus : « Voilà comment vous devriez travailler. » Il raconte Olivier. Il invente Carla. Il crée des situations. Il ajoute de l’humour. Et le lecteur dispose ensuite de ce qui me paraît essentiel : sa liberté. Il peut reconnaître son entreprise. Son patron. Une réunion absurde. Son propre masque. Ou rien du tout. Il peut aussi refermer le livre en pensant que Bruno Sbille exagère. C’est son droit.
C’est peut-être même cela, un roman initiatique réussi : non pas donner une réponse au lecteur, mais lui laisser quelques questions qu’il n’avait pas forcément en ouvrant le livre.
Littéraire de formation et romancière moi-même, je suis forcément sensible à l’écriture. Ici pourtant, ce n’est pas elle qui m’a le plus intéressée. C’est le choix du roman comme territoire de transmission. Et l’humour, heureusement, vient régulièrement empêcher la pensée de prendre la grosse tête.
Et pourquoi seulement le travail ?

En lisant, une idée un peu iconoclaste m’est venue. J’aimerais beaucoup lire un jour le même genre de roman sur… la politique. Parce qu’au commencement d’un engagement politique, il n’y a pas toujours seulement l’ambition ou le goût du pouvoir. Il y a aussi, parfois, un idéal. L’envie de changer quelque chose. De servir. De défendre une vision du monde. Puis arrivent les systèmes, les codes, les compromis, les stratégies, les appartenances, les nécessités de durer.
Que devient l’idéal en chemin ?
Finalement, la question n’est peut-être pas très éloignée de celle que pose Bruno Sbille à propos du travail : que devient une personne lorsqu’elle entre dans un système, et que devient-elle lorsqu’elle y reste suffisamment longtemps ?
Voilà un roman que je lirais volontiers.
Mais revenons à Olivier avant que je n’en écrive un autre à la place de Bruno Sbille.
Bruno Sbille connaît son sujet

Et c’est aussi ce qui donne de la légitimité au livre. Bruno Sbille n’observe pas le monde professionnel depuis l’extérieur. Belge, conférencier, coach et formateur, il a longtemps travaillé sur les questions d’organisation, d’Agilité, de collaboration, de leadership et de sens au travail. Son parcours l’a également conduit vers le coaching, la psychologie et le développement personnel. Une question semble traverser son travail : comment rechercher l’efficacité sans perdre le sens ?
Elle est aussi, sous une autre forme, au cœur du roman. Et je crois que c’est finalement ce que je retiens de cette lecture. Nous avons besoin de travailler. Nous avons aussi le droit d’aimer notre métier, d’être ambitieux, de vouloir réussir, progresser, gagner de l’argent. Le problème n’est pas là.
Le problème commence peut-être lorsque nous avons tellement appris à fonctionner que nous ne nous demandons plus si la vie que nous menons nous ressemble encore. Alors oui, j’aime le vendredi. J’aime aussi le samedi. Et le dimanche ne me déplaît pas.
Mais passer cinq jours de ma vie à attendre les deux suivants ? Là, j’ai un problème.
Le jour où j’ai cessé d’attendre le vendredi, Bruno Sbille
Le Courrier du Livre — 18 €