L’IA, le travail et nous

Et si la vraie question n’était pas de savoir ce que l’intelligence artificielle va nous prendre, mais ce que nous allons choisir de garder ?
L’intelligence artificielle fait peur. Et finalement, quoi de plus normal ?
Nous savons que nous sommes en train de prendre un virage, mais personne ne sait encore très bien ce qui nous attend après le tournant. Des métiers vont évoluer, certaines tâches disparaître, d’autres apparaître. Nos façons de travailler sont déjà en train de changer.
Alors faut-il résister ? S’adapter ? Se précipiter sur tous les nouveaux outils pour ne pas être dépassé ? Dans Open to Work, Ryan Roslansky et Aneesh Raman choisissent une autre voie : comprendre ce qui est en train de se passer pour garder la main.
Et les auteurs sont particulièrement bien placés pour observer cette mutation. Ryan Roslansky a dirigé LinkedIn ; Aneesh Raman y est directeur des opportunités économiques. Leur réflexion s’appuie notamment sur les données de plus d’un milliard de professionnels utilisant la plateforme.
La peur n’empêchera pas le virage
On peut aimer l’IA. On peut la détester. On peut surtout s’en méfier.
Mais une chose semble difficilement contestable : elle est entrée dans le monde du travail et elle ne va pas gentiment repartir parce que nous aurions décidé de l’ignorer.
C’est là que Open to Work devient intéressant. Le livre ne nous demande pas de choisir notre camp entre les humains et les machines. Il pose une question beaucoup plus concrète : qu’allons-nous confier à l’IA et que voulons-nous continuer à faire nous-mêmes ?
Autrement dit : quelle est notre valeur ajoutée ? Et soudain, le débat devient beaucoup plus passionnant.
Redevenir humain ?

Car plus la machine devient performante, plus certaines qualités humaines prennent de la valeur. Savoir écouter. Comprendre une situation. Créer. Relier des informations qui, apparemment, n’ont rien à voir. Faire preuve de jugement. S’adapter. Communiquer. Sentir ce qu’une situation exige au-delà des données disponibles.
L’enjeu n’est donc peut-être pas seulement d’apprendre à utiliser l’intelligence artificielle. Il est aussi de développer ce que nous ne voulons pas lui abandonner.
Voilà un joli paradoxe : l’intelligence artificielle pourrait bien nous obliger à réfléchir sérieusement à notre intelligence humaine. Et ce n’est peut-être pas une mauvaise nouvelle.
Ni prophétie, ni baguette magique
Les auteurs restent pragmatiques. Leur livre est conçu comme une feuille de route. Ils proposent notamment d’identifier les tâches que l’on peut déléguer à l’IA, celles qu’il est préférable de conserver, les compétences humaines à renforcer et les nouvelles manières de travailler à développer.
Ils vont jusqu’à proposer un plan d’action à 30, 60 et 90 jours. Car il ne s’agit pas de regarder passer la révolution technologique en commentant ses méfaits ou ses merveilles depuis son canapé. Il s’agit d’apprendre à bouger avec elle. Sans courir derrière chaque nouveauté. Sans lui remettre non plus les clés de la maison.
Et si nous arrêtions de demander à l’IA de décider à notre place ?
C’est peut-être là que se trouve la question essentielle. Un outil peut nous faire gagner du temps, chercher, trier, calculer, proposer, comparer. Mais que faisons-nous du temps ainsi gagné ? Et surtout, conservons-nous notre capacité à choisir, à douter, à inventer, à dire non ?
La peur de l’IA est compréhensible. Toute grande mutation technologique bouleverse des habitudes, des métiers et parfois des vies. Mais entre la peur et la fascination existe un espace beaucoup plus intéressant : celui de la responsabilité.
Utiliser la machine sans renoncer à son cerveau. Voilà peut-être, finalement, le véritable défi.
Et si le progrès n’était pas là où on l’attend ?

C’est peut-être finalement ce que cette révolution technologique a de plus intéressant.
On parle beaucoup des progrès de l’intelligence artificielle. De ce qu’elle saura faire demain qu’elle ne savait pas faire hier. Mais beaucoup moins des progrès qu’elle pourrait nous obliger, nous, à accomplir.
Car utiliser intelligemment un outil capable de chercher, trier, calculer, comparer et proposer suppose de savoir ce que l’on cherche. De poser les bonnes questions. De contester une réponse. De faire des rapprochements. De choisir. Et, parfois, d’envoyer promener la machine lorsqu’elle raconte des bêtises.
Bref, de penser.
L’IA peut même devenir un partenaire de réflexion et de créativité. Non pas celui qui pense à notre place, mais celui qui nous pousse un peu plus loin. À condition, évidemment, de ne pas lui abandonner le volant sous prétexte qu’elle connaît la route.
C’est peut-être là que Open to Work devient plus intéressant qu’un simple manuel pour survivre aux transformations du monde professionnel.
Il nous renvoie à notre propre responsabilité.
La peur de l’IA est légitime. La fascination aveugle ne l’est pas davantage. Entre les deux, il existe un territoire immense à explorer : celui d’une technologie qui pourrait nous rendre plus paresseux… ou, au contraire, nous obliger à devenir plus intelligents, plus créatifs, plus humains.
À nous de choisir. Et de temps en temps, tout de même, à nous de fermer l’ordinateur.
Open to Work – Ryan Roslansky et Aneesh Raman – traduit de l’anglais par Pierre Reignier – 22,90 € – Éditions Alisio.
