Premier fil : l’être humain est très impressionné par lui-même.

Il a inventé une machine capable d’apprendre, de prévoir, de synthétiser des milliers d’informations. Formidable.
Pendant ce temps : L’oiseau migrateur traverse plusieurs milliers de kilomètres, retrouve son chemin et revient parfois exactement au même endroit. Sans GPS. Sans Wi-Fi. Et surtout sans entendre : « Recalcul de l’itinéraire en cours. »
L’arbre détecte les changements de lumière et de température, récupère une partie des nutriments contenus dans ses feuilles, organise sa mise au repos et prépare déjà le printemps. Sans calendrier Google. Et sans newsletter : « Les cinq gestes indispensables pour réussir votre automne. »
L’écureuil constitue ses réserves avant l’hiver. Sans Excel. Certes, il oublie parfois où il les a mises. Là, enfin, nous retrouvons quelque chose d’humain.
Les abeilles communiquent notamment par une danse qui renseigne leurs congénères sur la direction et la distance d’une source de nourriture. Nous, pour organiser un déjeuner à quatre, il nous faut parfois trente-sept messages WhatsApp.
Et puis la vigne. Elle transforme lumière, eau, minéraux et gaz carbonique en matière vivante ; puis les humains récoltent le raisin et des micro-organismes participent à sa fermentation. Des mois plus tard, nous débouchons la bouteille et déclarons avec satisfaction que nous avons fait le vin. Ça mérite peut-être discussion. 😇
Et maintenant, notre pauvre Intelligence Artificielle
On pourrait lui faire subir quelques comparaisons parfaitement déloyales.
L’IA peut résumer un PDF de 86 pages en dix secondes. L’arbre, manifestement moins performant, n’a jamais résumé un PDF. En revanche, l’arbre peut fabriquer une feuille.
Un partout ?
L’IA peut traduire instantanément un texte dans vingt langues. L’oiseau migrateur ne parle probablement aucune de ces langues. Mais lâchez-le à 3 000 kilomètres de chez lui et regardez lequel des deux retrouve son nid.
Deux partout ?
ChatGPT peut expliquer pendant quinze paragraphes pourquoi il est important de respecter son rythme biologique. Le hérisson se contente d’hiberner.
Point pour le hérisson.
Et là, derrière nos bêtises, nous commençons à toucher quelque chose de très intéressant.
Peut-être avons-nous simplement mal défini l’intelligence

Et là arrive notre Intelligence de l’Automne. L’arbre ne s’accroche pas désespérément à sa feuille en criant : « Elle est encore parfaitement utilisable ! » Il la laisse partir.
Nous avons longtemps associé l’intelligence à ce que nous savons faire : raisonner, calculer, parler, conceptualiser. Puis nous avons fabriqué une machine qui fait certaines de ces choses à une vitesse vertigineuse. Et nous voilà bouleversés.
Mais l’intelligence pourrait aussi être : s’adapter. Coopérer. Économiser son énergie. Percevoir son environnement. Se transformer. Et même savoir renoncer.
Et nous, humains, conservons parfois pendant vingt ans une robe trop petite, une rancune, un abonnement que nous n’utilisons plus et trois câbles dont personne ne sait à quoi ils servent. L’arbre : 1. Homo sapiens sapiens : 0.
Et voilà pourquoi je crois que cet article commence à avoir son véritable cœur. Ce n’est pas « la nature est intelligente et la technologie est idiote ». Ce serait banal. C’est beaucoup plus taquin :
Nous venons d’inventer une intelligence artificielle extraordinaire. Peut-être pourrait-elle nous aider à redécouvrir quelques intelligences naturelles que nous avions cessé de regarder.
Et notre expression interdite : « intelligence artificielle ou connerie naturelle » reste derrière nous comme le petit diablotin qui pousse le texte. 😈
Maintenant, je continuerais à remplir notre panier. Il nous manque notamment l’humain moderne face à l’automne : montre connectée, appli de méditation, programme détox, coach du sommeil, conseils pour ralentir… Là, je sens qu’on peut devenir délicieusement méchants.
Intelligence artificielle ou intelligence naturelle ?

L’humanité vient d’inventer l’Intelligence Artificielle. Excellente nouvelle.
Pour l’intelligence naturelle, il était peut-être temps de prévoir une relève.
Car depuis quelque temps, nous sommes fascinés. L’IA écrit, traduit, calcule, compose, analyse, diagnostique, résume en quelques secondes un PDF de 86 pages que nous avions soigneusement rangé dans un dossier en nous promettant de le lire un jour.
Elle apprend. Elle répond. Elle nous épate. Elle nous inquiète aussi. Va-t-elle devenir plus intelligente que nous ? Nous remplacer ? Penser à notre place ? Questions légitimes.
Mais avant de nous demander si les machines vont devenir plus intelligentes que les humains, peut-être pourrions-nous nous poser une autre question :
Qu’est-ce que nous appelons intelligence ?
Pendant que nous débattons, un oiseau migrateur parcourt des milliers de kilomètres et retrouve sa destination sans GPS, sans Wi-Fi et sans entendre une voix lui annoncer : « Faites demi-tour dès que possible. »
Une abeille revient à la ruche et transmet à ses congénères des informations sur l’emplacement d’une source de nourriture par une danse.
Nous, pour organiser un dîner à quatre, nous créons un groupe WhatsApp.
Un arbre adapte son activité aux variations de lumière, de température et d’eau. Il échange avec son environnement, économise ses ressources, se défend, cicatrise, s’adapte. Il est en revanche totalement incapable de résumer un PDF. Personne n’est parfait.
Intelligence, avez-vous dit intelligence ?

Nous avons longtemps défini l’intelligence à notre image. Calculer. Raisonner. Parler. Conceptualiser. Résoudre des problèmes. Surprise : nous avons maintenant fabriqué des machines capables d’accomplir certaines de ces opérations à une vitesse qui nous laisse pantois.
Et soudain, nous avons peur. Peut-être parce que nous avons oublié qu’il existe d’autres façons d’être intelligent. S’adapter en est une. Coopérer en est une autre.
Percevoir son environnement. Anticiper. Mémoriser. Communiquer. Économiser son énergie. Modifier son comportement lorsque les circonstances changent.
À ce compte-là, notre fameuse IA commence à avoir de la concurrence. Il y aurait l’Intelligence Artificielle, bien sûr.
Mais aussi l’Intelligence Animale. L’Intelligence Adaptative. L’Intelligence Ancestrale.
Et pourquoi pas l’Intelligence des Arbres ? Nous voilà avec beaucoup d’IA sur les bras.
Et Homo sapiens dans tout ça ? Notre espèce s’est modestement baptisée Homo sapiens : l’homme sage.
Nous avons depuis inventé la montre qui nous indique si nous avons bien dormi, l’application qui nous rappelle de respirer et celle qui nous félicite lorsque nous avons marché dix mille pas. Il nous arrive même de consulter notre téléphone pour savoir si nous sommes stressés. Heureusement qu’il est là.
Nous avons des applications pour méditer, dormir, manger, courir, respirer, nous concentrer, nous détendre et parfois même ne rien faire. Pour ne rien faire, personnellement, je croyais jusque-là qu’il suffisait de ne rien faire. Erreur de débutante. Mais ne soyons pas injustes.
Cette technologie que nous avons créée est prodigieuse. L’Intelligence Artificielle ouvre des possibilités dont nous commençons à peine à mesurer l’étendue. Elle peut nous faire gagner du temps, ouvrir des pistes, croiser des connaissances, nous aider à chercher, à comprendre, parfois même à créer.
Et si notre peur de l’IA cachait aussi quelque chose de moins glorieux ? La peur de perdre notre pouvoir. Notre vieille couronne d’espèce la plus intelligente de la planète. Et, peut-être, une certaine paresse.
Car l’IA peut être une formidable partenaire. Mais un partenaire n’est pas un remplaçant. À nous de continuer à penser, chercher, douter, vérifier, créer. À exercer notre discernement et à écouter cette étrange petite chose, terriblement humaine, que nous appelons l’intuition.
Si nous confions à la machine nos recherches, nos choix, nos idées, nos mots et finalement notre jugement, ne nous plaignons pas ensuite qu’elle prenne toute la place.
Avant de nous demander si l’IA va dépasser l’intelligence humaine, encore faudrait-il que l’être humain se donne la peine d’utiliser la sienne.
Intelligence artificielle, bêtise naturelle ?
Voilà la formule qui me démange. Parce que nous sommes capables d’envoyer des sondes aux confins du système solaire et de traverser une rue sans regarder parce que nous consultons notre téléphone. Nous pouvons mettre une quantité vertigineuse de connaissances dans notre poche et passer vingt minutes à chercher nos lunettes alors qu’elles sont sur notre tête. Nous inventons des outils de plus en plus intelligents.
Très bien. Mais deviennent-ils intelligents à notre place ou avec nous ? Toute la question est peut-être là.
L’intelligence n’est pas seulement la capacité d’obtenir une réponse. C’est aussi celle de poser une question. De douter d’une réponse. De changer d’avis. De relier des choses qui, jusque-là, semblaient étrangères. De sentir parfois que quelque chose cloche alors même que tous les chiffres disent le contraire.
Et, pourquoi pas, de rire de sa propre intelligence. Car une machine peut aujourd’hui m’expliquer en quelques secondes le fonctionnement du cerveau humain, la migration des oiseaux ou la communication des abeilles. C’est extraordinaire. Mais l’oiseau continue de migrer. L’abeille continue de danser. L’arbre continue de pousser.
Et nous continuons à nous demander lequel de nous tous est vraiment intelligent. J’allais poser la question à ChatGPT. Puis je me suis dit que, pour une fois, j’allais essayer de réfléchir toute seule.
Histoire de ne pas perdre la main.




