Huxley, Orwell et nous : le courage d’être libre

Il arrive qu’un livre, une conversation, une émission nous accompagne bien après qu’on l’a refermé ou éteinte. C’est ce qui vient de m’arriver en écoutant un épisode du podcast Le Précepteur, de Charles Robin, consacré à Aldous Huxley et au Meilleur des mondes. La confrontation avec George Orwell et 1984 y affleure nécessairement : deux écrivains, deux dystopies, deux visions terrifiantes de ce qui pourrait advenir de notre liberté.

J’ai éteint le podcast. Mais la question, elle, ne s’est pas éteinte. Car ces deux hommes ne nous parlent peut-être pas seulement de totalitarisme. Ils nous obligent à nous demander quelque chose de beaucoup plus inconfortable :

La question paraît presque absurde. Bien sûr que nous voulons être libres ! Nous le proclamons, nous le revendiquons, nous en faisons un droit fondamental et parfois même un slogan. Mais être libre n’est pas seulement pouvoir faire ce qui nous plaît.

Être libre, c’est aussi pouvoir dire non. Supporter de ne pas penser comme les autres. Accepter l’incertitude. Renoncer parfois au confort d’une réponse toute faite. Choisir sans savoir exactement où notre choix nous conduira. Et tout à coup, la liberté devient beaucoup moins confortable.

Georges Orwell

Orwell publie 1984 en 1949. Son monde est celui de Big Brother. On surveille, on contrôle, on réécrit l’histoire. Les mots eux-mêmes sont transformés afin de réduire progressivement la possibilité de penser. Winston Smith travaille au ministère de la Vérité, où son métier consiste précisément à falsifier le passé afin qu’il corresponde à la vérité présente du Parti.

Le totalitarisme d’Orwell est brutal. Il ne demande pas votre consentement. Il veut votre obéissance. Et il ne lui suffit même pas que vous obéissiez extérieurement. Il faut encore que vous finissiez par croire. Que votre pensée elle-même, capitule.

Aldous Huxley avait publié Le Meilleur des mondes dix-sept ans plus tôt, en 1932. Et son cauchemar est très différent. Dans ce monde-là, nul besoin de torturer en permanence les citoyens pour qu’ils obéissent. Ils ont été conditionnés pour aimer le monde dans lequel ils vivent. Tout est organisé.

Les individus sont fabriqués, classés, conditionnés. La consommation est encouragée. La stabilité est devenue une valeur suprême. Les émotions trop fortes sont indésirables. Et lorsqu’une inquiétude, une tristesse ou une contrariété apparaît, il existe le « soma ». Un peu de soma, et le problème disparaît. Voilà peut-être ce qui rend Huxley si dérangeant. Orwell nous montre des hommes auxquels on retire la liberté.  Huxley nous oblige à envisager quelque chose de beaucoup plus troublant : des hommes qui pourraient ne plus avoir envie d’être libres. Entre la matraque et le confort, quelle est la prison la plus efficace ?

Voilà ce qui m’a le plus troublée. Nous passons notre vie à rechercher le bonheur. Et après tout, quoi de plus légitime ? Je travaille depuis longtemps dans les univers du soin, du bien-être, du corps et de la conscience. Je ne vais certainement pas commencer à faire l’éloge de la souffrance ! Soulager, apaiser, réparer, donner du plaisir, aider quelqu’un à se sentir mieux : tout cela appartient profondément à mon univers. Mais Huxleyintroduit un petit caillou dans la chaussure.

Aldous Huxley

Pas le bonheur vivant, évidemment. Celui qui surgit parfois sans prévenir. Celui d’aimer, de créer, de rire, de contempler, de partager, de sentir que nous sommes exactement là où nous devons être. 

Je parle d’un autre bonheur. Le bonheur comme norme. Le bonheur obligatoire. Le bonheur garanti. Le bonheur sans risque, sans vertige, sans manque, sans conflit, sans douleur et, finalement, sans véritable liberté. Notre époque nous invite d’ailleurs volontiers à nous « réaliser ». Le mot est magnifique. Mais que signifie-t-il exactement ?

Se réaliser est-il devenir davantage soi-même ? Ou correspondre de mieux en mieux au modèle de l’individu heureux, performant, séduisant, équilibré, positif, en bonne santé, suffisamment prospère et, si possible, parfaitement zen ? À force de vouloir supprimer tout inconfort, ne risquons-nous pas de supprimer aussi quelque chose de notre capacité à vivre ? Car la tristesse a parfois quelque chose à nous dire. La colère aussi. Le doute aussi. L’ennui aussi. La frustration aussi. Ils ne sont pas nécessairement des dysfonctionnements à corriger au plus vite. Ils peuvent être des passages.

À la fin du Meilleur des mondes, John le Sauvage revendique ce que cette société parfaite ne peut plus comprendre : le droit d’être malheureux. La formule est vertigineuse. Il ne réclame pas la souffrance pour la souffrance. Il réclame le droit à une existence qui ne soit pas entièrement programmée pour son bien. Autrement dit : le droit de vivre.

C’est ici que Huxley cesse d’être seulement un écrivain du XXe siècle. Et qu’il commence à devenir embarrassant. Notre soma contemporain n’est évidemment pas un petit comprimé distribué par un État mondial. Et il serait beaucoup trop facile de décider que le smartphone, les réseaux sociaux, la consommation ou l’intelligence artificielle sont « le nouveau soma ». Ce serait encore une manière de désigner un coupable extérieur. La question est plus intéressante.

Cela peut être un écran. Cela peut être le travail. La consommation. La nourriture. Le sport. Le développement personnel. Une pratique spirituelle. Et pourquoi pas le wellness lui-même ? Tout peut devenir soma à partir du moment où ce qui devait nous aider à vivre sert à nous empêcher de nous rencontrer. Même la recherche de soi peut devenir une merveilleuse façon de se fuir. Voilà une idée qui me plaît beaucoup moins. Donc probablement une idée intéressante.

Nous disposons aujourd’hui d’outils extraordinaires pour nous distraire, nous rassurer, nous conseiller, nous divertir, nous stimuler, nous mesurer, nous optimiser. Ils ne sont ni bons ni mauvais en eux-mêmes. Mais nous pouvons nous poser une question toute simple :

Est-ce encore moi qui utilise l’outil, ou ai-je progressivement organisé ma vie pour ne plus pouvoir m’en passer ?

Le problème n’est plus seulement celui du pouvoir qui nous surveille. Nous nous montrons. Il n’est plus seulement celui du pouvoir qui collecte des informations. Nous les donnons. Il n’est plus seulement celui de quelqu’un qui nous empêche de penser. Nous pouvons très bien nous charger nous-mêmes de ne jamais laisser suffisamment de silence pour qu’une pensée apparaisse.

Big Brother aurait peut-être adoré nos téléphones. Huxley, lui, aurait probablement observé avec beaucoup d’intérêt la facilité avec laquelle nous les consultons. Et voilà que les deux univers commencent étrangement à se rapprocher.

Mais il manque encore quelque chose. Car parler de liberté est facile tant que la liberté ne coûte rien. La véritable liberté commence peut-être précisément au moment où il faut accepter d’en payer le prix. Dire non alors que tout le monde dit oui. Dire : je ne sais pas, lorsque chacun exige une certitude. Refuser une solution séduisante parce qu’elle demande en échange une partie trop importante de notre autonomie. Prendre le chemin dont personne ne peut nous garantir qu’il est le bon. Accepter le risque. Le risque de se tromper. Le risque de perdre. Le risque d’être momentanément seul. Le risque, même, de ne pas être heureux. Nous avons développé une étrange relation avec la sécurité. Nous voulons naturellement protéger notre corps, notre santé, notre famille, notre avenir. C’est humain.

Mais existe-t-il un moment où le besoin légitime de sécurité devient une peur de vivre ? Une existence totalement sécurisée serait-elle encore une existence libre ? Voilà peut-être l’une des provocations les plus fécondes de Huxley : une société pourrait-elle nous enlever quelque chose d’essentiel non pas en nous menaçant, mais en nous promettant de nous débarrasser du risque, de la souffrance et de l’incertitude ? Le danger n’aurait alors plus le visage effrayant d’un tyran. Il pourrait avoir celui, infiniment plus séduisant, de quelqu’un qui nous murmure :

Et il faut parfois un courage considérable pour répondre : Non. Non, je ne veux pas que tout soit décidé pour moi. Non, je ne veux pas être rassurée à n’importe quel prix. Non, je ne veux pas qu’on m’évite toutes les erreurs. Non, je ne veux pas qu’on m’enlève le vertige. Je préfère parfois le chemin dangereux. Parce qu’il est le mien.

Orwell et Huxley, les veilleurs

On présente souvent Orwell et Huxley comme des prophètes. Je ne suis pas certaine que ce soit le mot qui me convienne. Un prophète annonce ce qui va arriver. Eux font quelque chose de plus utile.

Ils veillent.

Orwell veille sur la vérité. Il nous rappelle ce qui arrive lorsqu’un pouvoir devient capable de modifier les faits, de corrompre les mots, d’imposer une orthodoxie et de rendre progressivement impossible la pensée qui dérange. Il écrivait d’ailleurs que la liberté, si elle signifie quelque chose, est le droit de dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre.

Huxley veille ailleurs. Il veille sur notre désir de liberté. Et c’est peut-être plus inquiétant encore. Dans Retour au meilleur des mondes, publié en 1958, il revient sur sa dystopie et s’interroge directement sur les mécanismes de persuasion, de propagande, de conditionnement et sur la nécessité d’une véritable éducation à la liberté. Parce qu’il ne suffit pas qu’une société nous accorde des libertés. Encore faut-il que nous sachions quoi en faire. Encore faut-il que nous les désirions suffisamment pour accepter ce qu’elles comportent d’inconfortable. Encore faut-il que nous conservions la capacité de penser lorsque penser devient fatigant. De douter lorsque tout le monde semble certain. De nous arrêter lorsque tout nous pousse à accélérer. De supporter quelques instants le vide au lieu de le remplir immédiatement. Et peut-être même de traverser une souffrance au lieu de considérer aussitôt qu’elle constitue une anomalie. La liberté n’est alors plus seulement une question politique. Elle devient un état de conscience. Une vigilance. Presque une discipline intérieure. 

Et probablement quelque chose que nous n’acquérons jamais définitivement. Car la servitude n’arrive pas toujours avec des bottes. Elle peut arriver en chaussons. Elle peut être confortable, personnalisée, séduisante et même nous demander régulièrement si nous sommes satisfaits de notre expérience. C’est peut-être pour cela que, près d’un siècle après Le Meilleur des mondes et plus de soixante-quinze ans après 1984, ces deux livres continuent à nous déranger. Ils ne nous demandent pas seulement : « Que pourrait-on vous faire ? » 

Ils nous demandent : « À quoi êtes-vous prêts à renoncer pour ne plus avoir peur, ne plus souffrir, ne plus douter ? » Et, plus inconfortable encore :

« À quel moment le confort que vous avez choisi commence-t-il à choisir à votre place ? »

Je ne crois pas qu’Orwell ou Huxley nous donnent la réponse. Heureusement. Une réponse toute faite serait d’ailleurs assez peu cohérente avec le sujet. Mais ils nous obligent à rester éveillés. À regarder ce que nous gagnons. À regarder aussi ce que nous échangeons. À nous demander, de temps en temps, si le bonheur que nous poursuivons est vraiment le nôtre. Et si la sécurité que nous réclamons ne finit pas par nous coûter quelque chose que nous pensions pourtant non négociable.

Et peut-être la première manière de leur répondre est-elle très simple : avoir encore le courage d’être libre.

yuyang-liu-

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