Les voix en santé mentale – Audry Henriet

@alex-vamos

Et ce silence m’a arrêtée. Infirmière en psychiatrie, elle connaissait les voix. Du moins, elle connaissait celles des autres. Celles que l’on écoute, que l’on interroge, que l’on inscrit parfois dans un diagnostic. Puis, un jour, elle en entend une. Que fait-on lorsque l’expérience que l’on avait appris à regarder de l’extérieur entre soudain dans notre propre vie ?

C’est toute la singularité de son livre, Les voix en santé mentale – De la pathologie à la médiumnité. Audry Henriet ne part pas d’une théorie sur l’invisible. Elle part de son métier, de son expérience, de ses propres bouleversements et d’une question qui va l’accompagner pendant des années : si ce que je vis n’altère pas ma capacité à travailler, à m’occuper de mes enfants, à conduire ma vie, comment dois-je le comprendre ?

Et surtout : sommes-nous certains de disposer d’une seule grille de lecture pour comprendre toutes les expériences humaines ?

Certaines voix terrifient. Envahissent. Persécutent. Désorganisent une existence et s’inscrivent dans une souffrance psychique qui nécessite d’être reconnue et prise en charge. D’autres expériences sont vécues tout autrement par ceux qui les traversent. C’est là que les choses deviennent délicates.

Notre vocabulaire médical est indispensable. Il permet de nommer, d’évaluer, de soigner, parfois de protéger. Mais un mot posé sur une expérience dit-il nécessairement tout de cette expérience ?

Audry Henriet explore cette question à travers son propre parcours, des témoignages, des recherches et le mouvement international des entendeurs de voix. Elle interroge également les liens possibles avec les traumatismes, le sens que chacun donne à ce qu’il vit et la place que pourraient occuper les dimensions spirituelles dans l’accompagnement.

Elle ne choisit donc pas le terrain le plus confortable. Et c’est justement ce qui m’intéresse.

@veronika-selina

Le sous-titre du livre est audacieux : De la pathologie à la médiumnité. Il pourrait laisser croire qu’il nous faudrait choisir notre camp. Je n’en ai aucune envie.

Réduire toute perception inhabituelle à un dysfonctionnement psychique me paraît fermer bien vite une question immense. Mais transformer toute voix, toute présence ressentie ou toute expérience extraordinaire en manifestation spirituelle serait une autre manière de fermer la question.

Nous savons beaucoup de choses sur le cerveau et la santé mentale. Nous en ignorons encore beaucoup sur la conscience et sur l’expérience humaine. Entre ces deux espaces, il existe peut-être une place pour le doute. Pas le doute qui nie la souffrance.

Le doute qui empêche la certitude de devenir une prison. Écouter n’est pas forcément expliquer

C’est probablement la réflexion du livre qui me touche le plus. Lorsqu’une personne dit entendre une voix, que devons-nous entendre ? Le symptôme ? La souffrance ? L’histoire ? Le traumatisme éventuel ? Le sens qu’elle attribue elle-même à son expérience ? Une dimension spirituelle ? Peut-être plusieurs choses à la fois. Et peut-être pouvons-nous commencer par une attitude beaucoup plus simple : écouter. Écouter ne signifie pas nécessairement adhérer à l’interprétation de l’autre. Cela ne signifie pas davantage la réfuter. On peut accueillir profondément une expérience sans prétendre savoir d’où elle vient.

Je ne sais pas ce que sont les voix. Et peut-être n’avons-nous pas toujours besoin de commencer par répondre à cette question pour écouter celui qui les entend.

Cette posture me paraît particulièrement précieuse lorsqu’il est question de santé mentale. Car la souffrance psychique est une réalité. La nécessité du soin aussi. Ouvrir une réflexion sur l’invisible ne devrait jamais conduire à les nier. Mais prendre soin d’un être humain ne consiste peut-être pas non plus à réduire toute son expérience au vocabulaire de sa pathologie.

C’est ici que le parcours d’Audry Henriet donne au livre sa force particulière. Elle a travaillé dix ans comme infirmière, dont plusieurs années auprès de personnes souffrant de troubles psychotiques. Puis son propre parcours l’a conduite vers la sophrologie, la méditation, différentes approches de la conscience et le Réseau français sur l’entente de voix.

Elle a également créé le podcast La Santé et l’Invisible, dans lequel elle donne la parole à des personnes et à des professionnels qui explorent ces territoires encore difficiles à faire dialoguer. Son livre ne vient donc pas seulement demander à la psychiatrie de regarder ailleurs. Il raconte aussi ce qui arrive lorsque quelqu’un qui connaît le langage du soin se retrouve confronté à une expérience que ce langage ne suffit plus, pour elle, à contenir.

Et cette position est passionnante. Parce qu’elle oblige à faire dialoguer des mondes qui ont longtemps préféré s’ignorer : science et spiritualité, pathologie et quête de sens, savoir professionnel et expérience vécue.

@sebastiaan-stam-F

Je crois que c’est ce que je retiens surtout de cette lecture. Nous avons besoin de la science. Nous avons besoin de professionnels formés. Nous avons besoin de psychiatrie lorsque la souffrance psychique l’exige. Mais nous avons peut-être également besoin de conserver quelques portes entrouvertes. Pas pour y faire entrer n’importe quelle certitude. Pour laisser une place à ce que nous ne comprenons pas encore.

La frontière entre le normal et le pathologique, entre une perception intérieure et une réalité extérieure, entre le cerveau et la conscience, entre le psychologique et le spirituel soulève des questions vertigineuses. Audry Henriet a choisi d’aller les regarder. Elle apporte ses réponses. Nous sommes libres de les partager, de les questionner ou d’en avoir d’autres.

Et peut-être est-ce précisément ce que j’aime dans ce livre : il ne m’oblige pas à choisir entre croire et ne pas croire. Il m’invite d’abord à écouter. Et parfois, écouter sans savoir est déjà beaucoup.

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