Chroniques de passages : la rentrée

Chaque année, à la fin de l’été, un étrange phénomène se produit.

En France, il existe une multitude de rentrées. La rentrée scolaire, universitaire, politique, littéraire, culturelle, judiciaire, économique, associative, sportive… Les médias parlent de « la rentrée » comme on annoncerait l’arrivée d’une nouvelle saison.

Pourtant, cette saison n’existe pas. Du moins, pas dans la nature.

Les arbres ne font pas leur rentrée. Les oiseaux non plus. Les rivières poursuivent leur cours, le soleil continue sa trajectoire et la Terre se prépare silencieusement à l’équinoxe.

La rentrée est une invention humaine. Une manière d’organiser notre vie collective. Un repère dans le calendrier. Un seuil que nous avons choisi de franchir ensemble. Mais au fond, que signifie réellement « faire sa rentrée » ?

L’été possède une qualité rare : il suspend le rythme habituel de nos vies. Les horaires deviennent plus souples. Les obligations s’allègent. Nous vivons davantage avec la lumière qu’avec l’horloge. Les journées semblent s’étirer, laissant davantage de place aux rencontres, aux promenades, aux lectures, aux silences ou simplement à l’art de ne rien faire.

Comme un sas entre deux périodes de l’année. Un espace où le temps cesse un instant de nous pousser. Nous avons tous vécu, à une autre échelle, cette expérience lors de la pandémie. Le monde semblait s’être arrêté. Beaucoup y ont découvert une autre façon d’habiter leurs journées, de travailler, d’aimer ou de donner du sens à leur existence. Toutes les interruptions ne sont pas aussi spectaculaires. Mais elles possèdent un point commun. Elles nous transforment.

Septembre arrive. Nous parlons volontiers de « reprise ». Pourtant, reprendre n’est pas répéter. Revenir n’est pas recommencer. Le philosophe Søren Kierkegaard voyait dans la reprise bien davantage qu’un simple retour. Il y discernait la possibilité de vivre autrement ce que nous connaissons déjà. Car celui qui revient n’est jamais tout à fait celui qui est parti. Quelques semaines suffisent parfois à modifier notre regard, nos priorités, notre façon d’habiter le monde.

La véritable question n’est donc peut-être pas : « Que vais-je reprendre ? » Mais plutôt : Qui revient en cette rentrée ?

L’été nous laisse rarement les mains vides. Il nous offre des rencontres, des paysages, des lectures, des conversations, parfois des remises en question. Il nous rappelle des envies oubliées ou fait naître de nouveaux élans. Tout ne pourra pas nous accompagner dans les mois à venir. Il faudra choisir. La nature nous offre une parenthèse. Ce que nous en rapportons dépend de nous. Une habitude plus juste. Une décision longtemps différée. Un projet qui attendait son heure. Ou simplement la volonté de vivre un peu plus lentement, un peu plus consciemment. La rentrée devient alors moins un retour qu’une orientation.

Les enfants vivent la rentrée avec une intensité qui nous touche. Ils sont impatients de retrouver leurs amis. Curieux de découvrir une nouvelle classe. Inquiets face à l’inconnu. Parfois tristes de quitter les vacances. Toutes ces émotions coexistent. Elles ne s’opposent pas. Elles composent simplement le paysage intérieur de celui qui franchit un seuil. Les adultes ne sont guère différents. Nous aussi, nous avançons souvent avec un mélange d’enthousiasme, d’appréhension, d’espérance et de doute. Nous avons seulement appris à mieux les dissimuler. Peut-être gagnerions-nous à accueillir nos émotions avec la même simplicité que les enfants.

La véritable rentrée ne se joue peut-être pas dans notre agenda. Elle se joue en nous. Cette nouvelle étape nous invite à nous poser quelques questions essentielles. Que souhaitons-nous nourrir cette année ? Qu’allons-nous laisser derrière nous ? À quoi voulons-nous consacrer notre énergie ? La rentrée cesse alors d’être une simple réorganisation de notre emploi du temps. Elle devient un acte d’alignement. Une manière de faire coïncider un peu davantage notre vie quotidienne avec ce qui nous semble profondément juste.

La rentrée n’est pas un retour en arrière. Elle est un passage. Nous ne reprenons jamais exactement la vie que nous avons quittée avant l’été. Nous rencontrons celle que nous sommes devenus capables de vivre. Chaque rentrée nous rappelle que le temps ne se contente pas de passer. Il nous façonne. Et chaque passage nous offre une liberté précieuse : celle de choisir, non pas une autre vie, mais une autre manière d’habiter la nôtre.

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