Aider sans prendre le pouvoir

Jusqu’où tendre la main sans empiéter sur la liberté de l’autre ?

Voir souffrir quelqu’un que nous aimons est parfois insoutenable. Nous voyons. Nous entendons. Parfois même, nous comprenons ce que l’autre ne peut pas encore regarder.

Alors que faire ? Écouter ? Avertir ? Intervenir ?

Thérapeutes, soignants, accompagnants connaissent particulièrement cette frontière invisible : jusqu’où ai-je le droit d’aller ?

Car voir ne donne pas tous les droits. Comprendre ne donne pas le pouvoir. Aimer ne nous rend pas propriétaire du destin de l’autre. Pourtant, lorsqu’une personne appelle au secours puis retourne vers ce qui la fait souffrir, le respect de sa liberté devient une question vertigineuse.

Entre l’indifférence et l’intrusion existe un territoire sans mode d’emploi.

Ces quatre mots ne nous placent pas au même endroit.

Aider, c’est marcher à côté, pas devant.

Alerter, c’est dire ce que nous savons et laisser l’autre regarder.

Secourir, c’est répondre à l’urgence.

Et puis il y a sauver.

Le mot est magnifique, mais il peut être dangereux. Car « Je suis là pour toi » peut insensiblement devenir : « Je sais ce qui est bon pour toi. »

Dans La Tragédie des sauveurs, la psychanalyste Hélène Vecchiali explore ce besoin de sauver qui peut finir par emprisonner celui qui aide autant que celui qu’il voulait délivrer.

La question devient alors : quelle place prenons-nous lorsque nous aidons ?

Il y a une vingtaine d’années, ma fille est partie en Mongolie. Ce qui devait être un voyage est devenu un mode de vie. Tous les ans et parfois plusieurs fois dans l’année, elle repartait dans la steppe, dormait sous la yourte, gardait les troupeaux de yaks et s’était faite « adopter » par une famille mongole.

À cette époque, là-bas, pas de téléphone. Pas de messages. Pendant des semaines : rien.

J’avais peur.

Pourtant, je ne lui ai jamais demandé de partir moins loin ou moins longtemps. Elle n’était pas en train de fuir sa vie. Elle était en train de la vivre.

J’avais compris que ma peur m’appartenait. Elle ne devait pas devenir sa frontière.

Parfois, aimer consiste à supporter sa propre inquiétude pour ne pas en faire la prison de l’autre.

J’ai aussi connu des femmes victimes de violences conjugales qui venaient chercher refuge chez moi après avoir été battues.

J’ouvrais ma porte. Puis certaines repartaient avec leur compagnon violent.

Fallait-il ne plus les accueillir ? Non.

Décider à leur place qu’elles devaient partir définitivement ? Pas davantage.

J’ai compris qu’accueillir quelqu’un ne nous donne aucun pouvoir sur la suite de son histoire.

Nous sommes responsables de la main que nous tendons. Nous ne sommes pas maîtres de ce que l’autre décidera d’en faire.

Mais qu’en est-il lorsqu’il n’y a pas urgence et que nous détenons simplement une information qui pourrait éviter à quelqu’un un préjudice ? Se taire respecte-t-il vraiment sa liberté ?

Je préfère dire : « Voilà ce que j’ai vécu. À toi de décider. »

Et puis un jour, je suis allée plus loin.

Un ami très cher souffrait depuis longtemps d’une relation dont il disait vouloir sortir sans y parvenir. J’avais entendu les ruptures, les retours, les humiliations, les appels au secours.

Un jour, quelque chose en moi a cédé. J’ai écrit directement à l’autre personne pour lui demander de le laisser partir.

Mon ami l’a appris. « Mêle-toi de ce qui te regarde. » Il avait raison sur un point : j’avais quitté ma place d’amie pour entrer dans leur relation.

Pourtant, je ne regrette pas mon geste.

Et c’est précisément cela qui m’interroge. Après tant de souffrance entendue et un nouvel appel à l’aide, ne rien faire m’était devenu impossible.

Avais-je raison ? Je ne le sais pas.

Mais une intention de protection, même sincère, ne nous dispense jamais de nous interroger sur la place que nous prenons. Et lorsque nous franchissons une frontière au nom de ce que nous croyons juste, il faut aussi accepter que l’autre puisse nous répondre :

« Tu es allé trop loin. »

Cette histoire m’a obligée à me regarder.

Pendant des années, mon métier de thérapeute m’avait appris à accompagner sans décider. J’ai accompagné des personnes confrontées à des dépendances, d’autres faisant des choix qui me semblaient destructeurs.

Il m’arrivait de penser que ce détour leur appartenait. Qu’elles avaient peut-être besoin de le parcourir pour trouver quelque chose que je ne pouvais découvrir à leur place.

Je savais rester à côté.

Alors pourquoi, cette fois, n’ai-je pas su le faire ?

Peut-être parce que la juste distance devient plus difficile avec ceux que nous aimons. Leur souffrance entre chez nous. Et nous ne cherchons parfois plus seulement à les soulager, mais aussi à faire cesser ce que leur souffrance provoque en nous.

D’où cette question essentielle : Depuis quel endroit en moi suis-je en train d’agir ?

Mais le silence a lui aussi ses faux-semblants. « Je respecte sa liberté » peut parfois cacher la peur du conflit, du rejet ou simplement notre désir de tranquillité.

Ni intervenir ni se taire ne sont vertueux par nature.

La juste distance demande : jusqu’où puis-je aller ?

La juste posture : comment être là sans prendre la place de l’autre ?

Nous pouvons voir un danger, une répétition, une impasse. Mais voir n’autorise pas à prendre le pouvoir.

Notre connaissance nous donne une responsabilité. Elle ne nous donne pas la propriété de la vie de l’autre.

Peut-être faut-il apprendre à dire sans imposer, avertir sans condamner, soutenir sans porter, protéger sans enfermer. C’est là que commence le discernement.

Nous ne pouvons pas vivre la vie de ceux que nous aimons. Nous pouvons alerter. Ouvrir une porte. Secourir. Accompagner. Et parfois regarder l’autre prendre un chemin que nous n’aurions jamais choisi pour lui. 

Aimer ne consiste peut-être ni à sauver, ni à abandonner. Mais à chercher, chaque fois, la juste distance et la juste posture. Être suffisamment proche pour que l’autre sache que nous sommes là. Suffisamment loin pour qu’il puisse encore entendre sa propre voix.

Il nous reste le discernement. La présence. L’humilité. Et cette main que nous pouvons tendre.

Laisser un commentaire