Désir = libido = puissance de vie : ce que nous avons appris à anesthésier

Nous ne sommes pas seulement épuisés.
Nous sommes désactivés.

Désactivés de notre élan.
De cette poussée intérieure qui nous faisait créer, aimer, explorer, oser.

On parle de fatigue chronique.
De surcharge mentale.
De burn-out.

Mais si le véritable problème était ailleurs ?
Et si ce qui s’était éteint n’était pas notre énergie… mais notre désir ?

Le mot “libido” a été réduit à la sexualité.
C’est une erreur.

Pour Carl Jung, la libido est une énergie psychique globale.
Une force de vie.
Un courant créateur.

Lorsqu’elle circule, nous avons envie.
Lorsqu’elle se bloque, nous fonctionnons.

Et nous sommes devenus experts pour fonctionner.

On nous a appris à être raisonnables, productifs, maîtrisés.
On ne nous a jamais appris à être intensément vivants.

Le désir dérange.
Il déborde.
Il bouscule les agendas trop pleins.

Alors nous l’avons discipliné.
Puis réduit.
Puis médicalisé.

Et aujourd’hui, nous appelons “fatigue” ce qui ressemble parfois à une mise en veille de notre puissance.

La libido ne se limite pas à l’acte sexuel.
Elle est une énergie de propulsion intérieure.

C’est elle qui pousse l’enfant à explorer, l’artiste à créer, le chercheur à comprendre, l’amant à aimer.
Elle est le mouvement même de la transformation.

Elle n’est pas seulement sexuelle.
Elle est existentielle.

Lorsque la libido circule, il y a mouvement.
Envie d’écrire.
D’initier.
De transformer.
D’aimer.

Rien d’obligatoirement spectaculaire.
Mais quelque chose de vivant.

Le désir n’est pas un caprice.
Il est une boussole.

Ce qui attire, intrigue ou trouble indique souvent une zone encore vibrante en soi.

L’excitation, elle, est brève.
Elle répond à un stimulus.

L’élan vital est plus profond.
Il donne une direction.

Or nos sociétés multiplient les stimulations et raréfient les directions.

On confond agitation et désir.
Stimulation et vitalité.

Peu à peu, l’élan se fragmente.

La question n’est peut-être pas :
“Pourquoi n’avons-nous plus de désir ?”

Mais :
“Qu’avons-nous fait pour l’étouffer ?”

Performance permanente.
Surmenage chronique.
Surcharge cognitive.

L’énergie psychique est mobilisée en continu.
Le cerveau passe en mode gestion.

Or le désir ne naît pas dans la gestion.
Il naît dans l’espace.

À cela s’ajoute le contrôle :
de soi, de l’image, des émotions.

Le désir, lui, est imprévisible.
Il implique l’intensité.

Alors nous avons appris à le modérer.

Nous avons confondu maturité et modération.
Alors que le désir a besoin d’intensité pour respirer.

À force de vouloir être stables, nous sommes devenus neutres.
À force de chercher la sécurité, nous avons parfois choisi la neutralisation.

Il existe une fatigue physiologique réelle :
manque de sommeil, carences, déséquilibres hormonaux.

Mais il existe aussi une fatigue existentielle.

Celle qui apparaît lorsque l’élan n’a plus de direction.
Lorsque l’on agit sans que le sens circule.

Le corps régule.

Quand la vie devient uniquement fonctionnelle, il réduit l’intensité.
Il économise.

Ce que l’on interprète comme un manque d’énergie est parfois un manque de désir.

Car le désir est un indicateur de vitalité.

Quand il circule, même doucement, il y a mouvement.
Quand il s’éteint, tout devient effort.

Sommes-nous réellement épuisés…
ou désengagés de notre propre élan ?

Le désir n’est pas qu’un concept symbolique.
Il est inscrit dans la biologie.

Les hormones ne créent pas l’élan à partir de rien.
Elles en sont les traductrices.

La dopamine n’est pas qu’une molécule du plaisir.
C’est une molécule d’anticipation.
D’élan vers quelque chose.

Sans perspective, elle diminue.

La testostérone soutient l’initiative et l’affirmation.
Les œstrogènes favorisent la sensibilité et la réceptivité.

L’ocytocine n’est pas qu’une hormone de l’attachement.
C’est une hormone de sécurité.

Or un organisme en vigilance ne désire pas.
Il surveille.

Sans sécurité, le désir ne s’ouvre pas.
Et sans désir, la vie se contracte.

Lorsque l’environnement devient trop exigeant ou insécure, le système nerveux privilégie la survie.

Le désir n’est pas perdu.
Il est suspendu.

Réhabiliter le désir ne signifie pas céder à l’impulsion.
Cela signifie réhabiliter l’intensité.

Accepter que la vie ne soit pas tiède.
Qu’elle pulse.
Qu’elle dérange parfois.

Sortir du mode survie demande du courage.
Le mode survie est prévisible.
Mais il est pauvre en élan.

Réhabiliter le désir, c’est rouvrir de l’espace.
Créer des zones sans performance.
Des instants sans objectif.

Ce ne sont pas toujours de grandes décisions.
Ce sont des micro-élans.

Une idée que l’on n’étouffe pas.
Une envie que l’on respecte.
Un projet que l’on cesse d’ajourner.

Le désir est une boussole.
Le nier, c’est se réduire.
L’écouter, c’est se déployer.

Le désir n’est pas un luxe.
Il est une nécessité biologique, psychique et spirituelle.

L’anesthésier, c’est survivre.
Le réveiller, c’est vivre.

Et j’écris ces lignes comme on ravive une braise.
Non pour provoquer,
mais pour me rappeler — et peut-être rappeler à d’autres —
que la vie ne demande pas seulement d’être gérée.
Elle demande d’être désirée.

Le désir n’attend pas d’être autorisé. Il attend d’être écouté.

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