Merlin, l’homme derrière le mythe

Il existe des figures qui ne meurent jamais. Elles se déplacent, changent de masque, traversent les siècles comme on traverse les songes. Merlin est de celles-là. Prophète ambigu, enfant sans père, conseiller des rois, homme sauvage, mage, fou, visionnaire… À force d’être invoqué, il a été simplifié, adouci, parfois vidé de sa substance.
Avec La face cachée de Merlin, Isabelle Jourdan nous invite à un tout autre voyage : retourner aux sources, là où Merlin n’est ni aimable ni consensuel, mais profondément dérangeant, libre et insaisissable.
Un Merlin débarrassé des oripeaux modernes
Loin des lectures ésotériques à la mode ou des réécritures romantiques, cet ouvrage s’ancre dans une lecture rigoureuse des textes médiévaux, de leurs continuations et de leurs métamorphoses. Mais rigueur ne signifie jamais sécheresse. Au contraire : Isabelle Jourdan écrit comme on entrouvre une porte ancienne, avec respect et curiosité.
Elle redonne à Merlin sa complexité originelle :
– sa séduction trouble,
– son intelligence fulgurante,
– ses ruses et ses silences,
– ses zones d’ombre, jamais édulcorées.
Car Merlin n’est pas un sage immaculé. Il manipule, déroute, provoque. Et c’est précisément là que réside sa troublante modernité.
Une démarche amicale et loyale

Ce livre ne cherche pas à démystifier pour déconstruire, mais à réconcilier le lecteur avec la profondeur du mythe. Isabelle Jourdan adopte une posture rare : celle d’une passeuse. Elle ne surplombe pas son sujet, elle marche à ses côtés.
Son Merlin est un compagnon de route, parfois inquiétant, souvent fascinant, toujours vivant. Une figure qui continue de nous interroger sur le pouvoir, la parole, la vision, le destin — et, plus intimement, sur ce que signifie savoir.
Une autrice aux territoires multiples
Docteure en littérature médiévale, agrégée de lettres classiques, traductrice de textes anciens, Isabelle Jourdan possède cette qualité précieuse : elle sait écouter les mots. Qu’ils viennent du Moyen Âge, de l’Occitanie ou des rues de Ouagadougou, où elle a également puisé matière à récit.
Son parcours, traversé par les langues, les lieux et les cultures, nourrit une écriture attentive aux nuances, aux voix secondaires, aux récits oubliés. La face cachée de Merlin s’inscrit naturellement dans cette démarche : laisser résonner ce qui a été trop longtemps simplifié.
Pour qui est ce livre ?
Pour les lecteurs érudits, bien sûr.
Mais aussi — et surtout — pour celles et ceux qui sentent que les mythes ne sont pas faits pour être figés. Pour les amoureux des figures liminales, des êtres entre deux mondes, des récits qui ne livrent jamais toutes leurs clés.
Merlin n’a pas fini de nous parler.
Encore faut-il accepter de l’écouter autrement.
Un sommaire qui n’en est pas un

Avant même d’entrer dans La face cachée de Merlin, le lecteur est averti : ici, rien ne sera linéaire, rassurant, ni docile. Le sommaire lui-même joue à cache-cache. Il cligne de l’œil, brouille les pistes, multiplie les faux dossiers et les aveux à demi-mots. Comme Merlin.
Pierres qui roulent amassent mousse.
Cet obscur objet du désir.
Dossier très confidentiel : abus de pouvoir.
D’emblée, le ton est donné : ironique, libre, subtilement irrévérencieux. On passe des brumes celtiques aux temples de marbre blanc, des cornes de cerf aux éclats de rire, des devinailles aux signaux d’alerte, comme si le livre refusait toute assignation identitaire.
Car Merlin est multiple.
Et Isabelle Jourdan le sait.
Les intitulés s’enchaînent comme des énigmes médiévales, des notes en marge, des murmures consignés à la hâte :
Usurpation d’identité.
Passeport d’urgence.
Un brut pas si brut.
Du danger insoupçonné de la colère.

Chaque titre est une porte. Certaines grincent. D’autres s’ouvrent sur un sourire. Les fameux dossiers confidentiels reviennent comme un leitmotiv malicieux — abus de pouvoir, Table ronde, promesses risquées, calendrier étrange — rappelant que le mythe arthurien est aussi une histoire politique, traversée par les jeux d’influence, les manipulations et les faux-semblants.
Et puis, au détour d’une page, l’autrice s’amuse :
Merlin nature et découverte : bobo chic écolo.
Clin d’œil assumé à notre époque, manière élégante de montrer combien Merlin continue de se réincarner, d’être récupéré, relooké, parfois trahi.
Jusqu’à la révélation finale, presque chuchotée :
Dossier pas confidentiel du tout : deux en un, Blaise Merlin !
Car au fond, tout est là : le double, le masque, le passage. L’homme et la légende mêlés.
Ce sommaire n’explique pas le livre : il en est déjà l’expérience. Il invite le lecteur à abandonner les attentes scolaires, à accepter de ne pas tout comprendre immédiatement, à suivre Merlin dans ses détours — comprend qui peut… ou qui veut.
La face cachée de Merlin – Isabelle Jourdan
Éditions Dervy, collection Le Léopard d’Or
18 €
