Aikido, l’âge de l’amour – Serge Mairet & Yann Rouilé

L’aïkido se traduit généralement comme la voie (dō) de l’harmonie (ai) des énergies (ki). Mais, comme le souligne Yann Rouillé, l’ordre même des idéogrammes ouvre une lecture plus subtile : non pas l’harmonie appliquée à l’énergie, mais une énergie — ou une activité — qui naît de l’harmonie. Art martial sans affrontement frontal, l’aïkido repose sur un principe fondamental : absorber l’attaque pour la transformer, faire corps avec le mouvement de l’autre afin de le rediriger plutôt que de l’anéantir. Cette « non-résistance » n’est ni passivité ni renoncement, mais une intelligence du geste et de l’énergie. Là où d’autres arts martiaux s’arrêtent à l’efficacité du combat, l’aïkido introduit une dimension spirituelle essentielle : l’autre n’est pas un ennemi à détruire, mais une part de soi à préserver. Une voie martiale paradoxale, où la puissance s’exprime par la relation, et où la maîtrise de soi prime sur la domination.

Au cœur du livre Aïkido, l’âge de l’amour, se pose une question vertigineuse : qu’est-ce qui fonde la légitimité d’un art martial — et de celui qui l’enseigne ? Yann Rouillé rappelle que cette interrogation traverse toute l’histoire des arts martiaux, depuis la disparition progressive de la caste guerrière jusqu’au risque d’usurpation d’une filiation spirituelle par des pratiquants éloignés de son origine. Pourtant, toute école commence quelque part. Tous les maîtres ont eux-mêmes appris, puis, à un moment donné, reçu une révélation — parfois vécue comme un don, parfois comme une expérience mystique — qui rattache leur enseignement non seulement à l’histoire, mais au mythe. L’aïkido s’inscrit pleinement dans cette tradition : au-delà de la transmission technique, il procède d’un ordre transcendant, d’un principe spirituel qui dépasse les formes. Morihei Ueshiba, O Sensei, ne s’est pas contenté d’hériter d’un savoir martial ; ses expériences de révélation ont transformé son art en une voie de régénération, à un moment clé de l’histoire japonaise. En faisant de l’aïkido un art d’amour, il a réconcilié la fonction guerrière avec une exigence spirituelle profonde : enseigner ne consiste plus seulement à transmettre des gestes, mais à honorer une mission, celle de servir un ordre plus vaste que soi.

De cette légitimité spirituelle découle alors un déplacement essentiel : l’aïkido cesse d’être un art de la guerre pour devenir un art de la relation. Là où la tradition martiale cherchait l’efficacité, O Sensei introduit une autre exigence, plus radicale encore : celle de l’amour comme principe opérant. Non pas un amour sentimental, mais une force de régénération capable de transformer l’affrontement en rencontre, la violence en mouvement juste. L’aïkido apparaît alors comme une réponse à une époque en fin de cycle, un art né d’un monde blessé, porteur d’une promesse de réparation. En cela, il s’inscrit pleinement dans la modernité : une voie qui ne nie ni le conflit ni la puissance, mais les traverse pour les métamorphoser. L’âge de l’amour n’est pas une utopie douce — c’est une discipline exigeante, un chemin de responsabilité, où l’on apprend à agir sans détruire, à se tenir debout sans écraser l’autre.

Il y a des êtres dont la présence déplace subtilement le réel. Serge Mairet appartient à cette lignée rare. Pratiquant exigeant des arts martiaux internes, profondément ancré dans la tradition, il n’en est pourtant jamais prisonnier. Chez lui, la rigueur n’est pas une clôture, mais un socle à partir duquel s’ouvre une vision. Une vision intérieure si active qu’elle semble parfois « biaiser » la réalité — ou plutôt la révéler autrement, comme un sur-réalisme incarné, vécu de l’intérieur plutôt que projeté sur le monde.

Écrivain, traducteur et poète, Serge Mairet ne pense pas en concepts mais en strates. Sa lecture du réel passe par le corps, le souffle, l’invisible qui circule entre les formes. Il enseigne l’anthropologie des techniques du corps et les techniques respiratoires du taoïsme non comme des savoirs figés, mais comme des langages vivants, capables de transformer en profondeur celles et ceux qui les pratiquent. Chez lui, le geste précède le mot, et le mot n’a de valeur que s’il reste relié à l’expérience.

Visionnaire discret, il observe le monde depuis un axe intérieur, là où se rejoignent tradition, poésie et conscience. Cette posture en fait aussi un thérapeute de l’âme, au sens le plus noble du terme : quelqu’un qui aide à remettre en circulation ce qui était figé, à réconcilier les différentes couches de l’être. Rien de spectaculaire, rien d’ostentatoire — mais une précision, une écoute, une profondeur qui transforment durablement.

Dans Aïkido, l’âge de l’amour, cette qualité est palpable. Serge Mairet n’écrit pas sur l’aïkido : il écrit depuis l’aïkido, depuis cet espace où la technique devient voie, où le combat se mue en connaissance, et où l’amour cesse d’être une abstraction pour redevenir une force opérante.

Yann Rouillé n’est pas de ceux qui occupent le devant de la scène. Sa présence est d’un autre ordre : silencieuse, précise, essentielle. Sensei au sens le plus juste du terme, il incarne une autorité qui ne s’impose jamais, mais qui se reconnaît immédiatement. Une autorité née de la fidélité à une lignée, à une pratique, et à une exigence intérieure.

Formé à l’aïkido auprès de Michel Soulenq, il en a hérité non seulement l’enseignement, mais l’esprit. En 2015, lorsqu’il lui succède à la présidence du Groupe d’études et de recherche sur la coordination du corps et de l’esprit (GCERCCE), il ne s’agit pas d’une transmission de pouvoir, mais d’une continuité vivante. Yann Rouillé veille. Il préserve. Il maintient l’axe. À la manière d’un gardien du seuil, il se tient à l’endroit exact où la tradition peut se transmettre sans se figer, où la profondeur peut demeurer sans devenir dogme.

Son rapport à l’aïkido est d’une grande subtilité. Il n’en fait ni un absolu, ni un refuge. Il en explore patiemment les fondements, interroge ses racines mythologiques, spirituelles et anthropologiques, sans jamais perdre le lien avec le corps réel, le geste juste, l’instant présent. Son humilité n’est pas un retrait : c’est une forme de justesse, une manière de laisser l’essentiel advenir sans bruit.

Dans Aïkido, l’âge de l’amour, Yann Rouillé apporte cette qualité rare : une pensée incarnée, rigoureuse et ouverte, capable de tenir ensemble l’héritage martial, la dimension spirituelle et les enjeux contemporains. Là où d’autres cherchent à convaincre, il éclaire. Là où certains affirment, il accompagne le passage. Et c’est peut-être cela, au fond, le rôle le plus exigeant : rester à la frontière, pour que la voie demeure accessible sans jamais être trahie.

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